« On mʼavait dit que ça ne marcherait jamais » : lʼhistoire méconnue du premier smartphone tactile

Dans un coin de laboratoire, on a posé un bloc noir qui semblait aussi massif qu’un talkie‑walkie. À l’écran, une écriture granuleuse répondait à la pointe d’un stylet. Personne ne misait sur cette idée, presque tout le monde pariait sur sa chute. « On nous assurait que c’était voué à l’échec », glisse une petite voix de mémoire collective.

Avant l’écran, le combiné

Le début des années 1990 baignait dans les bips des pagers et le chant des modems. Le téléphone était une boîte à appels, la data un détail de niche. Les entreprises rêvaient d’un agenda de poche, pas d’un écran qui avalerait toute la main.

Dans ce décor, lier voix et données semblait une folie. Le tactile évoquait les bornes de banque, rarement une poche de veston.

Un prototype au milieu des pagers

En 1992, un prototype connu sous le nom d’« Angler » apparaît à COMDEX. Une dalle monochrome, une interface à icônes, un stylet pour pointer et écrire des notes. L’idée tenait en une promesse : un appareil pour appeler, communiquer et organiser.

« Faites que ça décroche un appel, et le reste suivra », résumait l’esprit du temps. Cette graine deviendra en 1994 le Personal Communicator d’IBM, vendu par BellSouth sous un autre nom que tout le monde a presque oublié.

Le pari IBM et BellSouth

L’objet arrive en magasin, lourd, audacieux, pas totalement fini. Autour de 500 grammes, des bords épais, une batterie qui fond à vue d’œil. Le tarif pique : environ 899 dollars avec contrat, plus de 1 000 sans subvention. Mais l’ambition est claire : réunir dans une seule brique la téléphonie, la messagerie et les outils de bureau.

L’écran est tactile, de type résistif, et répond au stylet. Le système embarque des applications natives et accepte des cartes PCMCIA pour étendre ses talents. Pour l’époque, c’est une fusion improbable devenue réalité.

Ce que l’appareil savait faire

Derrière l’allure de prototype, l’objet cochait déjà des cases que nous tenons pour acquises :

  • Passer des appels et gérer un carnet d’adresses
  • Écrire des notes manuscrites et les convertir en texte
  • Envoyer et recevoir des faxes, depuis la poche
  • Programmer un agenda et des rappels
  • Consulter des e‑mails sur un réseau encore balbutiant

« Ce n’était pas un gadget, c’était un outil », dirait tout utilisateur tombé sous le charme de sa promesse précoce.

Pourquoi ça a trébuché

La réalité technique rattrape vite la vision. L’autonomie tourne autour d’une heure en appel, ce qui tue le moindre déplacement ambitieux. Le réseau reste lent, coûteux, patchwork de normes incompatibles. L’écran est lent, gris, dur à lire en plein soleil. Le stylet se perd, et l’ergonomie exige de la patience.

S’ajoute le prix, dissuasif pour le grand public. Les habitudes jouent aussi leur rôle : on préfère un téléphone simple et un agenda papier, pas une machine qui tente de tout remplacer. Résultat, environ 50 000 unités trouvent preneur avant le retrait discret des rayons.

L’héritage invisible

Rien de tout cela n’était pour rien, pourtant. D’autres prendront le relais en repensant le compromis entre clavier et écran. Le Nokia Communicator misera sur la charnière et la productivité. Palm et BlackBerry dompteront le mail en mobilité. Puis viendront des écrans plus sensibles, des interfaces plus fluides, des gestes au bout des doigts.

Le LG Prada en 2006 et l’iPhone en 2007 rendront le tactile désirable, capacitif, sans stylet. Mais la trajectoire reste continue : une ligne qui part d’une dalle grise, passe par des compromis ingrats, et finit par redessiner notre quotidien.

Les coulisses humaines

Derrière la fiche technique, il y a l’obstination de quelques têtes dures. « On nous traitait de doux rêveurs, on répondait avec des prototypes », souffle une voix imaginaire de l’atelier. Le soir, on rechargeait des batteries, on réécrivait des menus, on déboguait des lignes de code qui gelait parfois l’écran le plus capricieux.

Ceux qui ont tenu le pari n’ont pas vu la vague suivante, mais ils ont déplacé la ligne du possible. Chaque fois que l’on pince pour zoomer, que l’on glisse pour déverrouiller, un peu de cette première audace circule encore dans le verre et le silicium de nos poches.

« Le futur a souvent l’air ridicule avant d’être évident », dit-on dans les couloirs de la tech. Il aura fallu des années de tâtonnements pour que l’écran devienne notre boussole. Et si l’on cherche un point de départ, on le trouve dans un combiné trop lourd, trop cher, trop tôt — mais exactement au bon endroit.